Quelques mots sur cet amusant personnage et son album Presidential Suite sorti en 2002 chez Kitty Yo/Delabel: étant donné qu'écrire une chronique, chose déjà difficile en soi, me paraît un concept un
peu dépassé 5 ans après la sortie d'un album, je me contenterai de vous donner quelques indices incitatifs à son écoute. Ce Canadien exilé à Berlin donne un peu de fraîcheur à nos oreilles souvent rebattus; sur une brêche entre hip-hop et électro, et pop, et piano, et mélodica, enfin un peu tout, il nous sort des morceaux improbables sur la difficulté de la prise de décision dans un univers ultra-capitaliste sans mercie (le lancinant Decisions) ou des dancefloor killers (ndt: morceaux qui tuent sur la piste de danse, en bougeant surtout la tête) comme Take Me To Broadway. Il est d'ailleurs un pilier du groupe de marionettes que vous avez sacrément intérêt à voir en concert, les Puppetmastaz. Enfin, si vous écoutez l'album et que vous n'aimez pas trop, ne dites pas que vous n'aimez pas Gonzales car il change de répertoire sur chaque album: hé oui, ce type qui joue du piano (debout) (Solo Piano No Format/Universal Jazz), c'est aussi lui…
A Kalakuta Prod, et vous aussi j'en suis sûr, Kalakutiennes, Kalakutiens, on aime beaucoup ce qu'on appelle communément les « musiques noires », vous savez le blues, le jazz, le rythm’n’blues aux Etats-Unis, ou l'afrobeat en Afrique pour ne citer que celles-là. On parle de « musiques noires » car elles ont été créées par des noirs et pour des noirs, à quelques exceptions blanches près. Elles permettent toutes à leur façon d'exprimer une lutte contre des oppresseurs ou tout simplement pour affirmer une identité. L'esclavagisme, le racisme ou le colonialisme ont été des fléaux importants de ces siècles derniers. Naïvement, enfermé dans ma petite bulle de français moyen, j'ai longtemps pensé que tout cela était terminé maintenant, que nous vivions dans une société « évoluée » qui avait fait du chemin à ce niveau depuis tant d'années, que cette peur de l'autre qui a une couleur de peau ou une culture différente n'existait plus, ou était ponctuelle, que les gens savaient s’apprécier dans la différence, blablabla, bliblibli. Bref, j’étais fleur bleue et vraiment à côté de la plaque.
Puis est arrivé le moment où j'ai ouvert les yeux, petit à petit, doni doni. C'est surtout le problème de la couleur de la peau qui s'est posée à moi de façon nouvelle.
Je suis blanc. En Europe, je n'y avais jamais pensé, cette observation ne m'était jamais venue à l'esprit. Je me trouvais en Afrique à ce moment-là, elle devenait ici déterminante, capitale.
Extrait, la scène se passe au Mali :
« Pourquoi nous, les noirs, ne restons-nous pas blancs - à la naissance, tout le monde est blanc, la pigmentation noire de la peau vient après - ? me demande-t-il. La question me disait
brutalement qu'Harouna et moi étions placés, que nous le voulions ou non, de part et d'autre d'une lourde frontière, que cette frontière pouvait sans doute être dépassée, mais non pas effacée, qu'elle marquait lourdement nos postures et nos représentations, nos complexes, notre capacité à agir, à nouer des liens ou développer des conflits. (...) Pour Harouna, impossible de zapper les innombrables signes de domination blanche et de la gloire européenne. Devant un blanc, il faut qu'il s'y confronte, qu'il en affronte le cuisant inconfort identitaire. Pour les dépasser, les incantations anti-colonialistes ne suffiraient pas, et il ne pourrait s'éviter le travail intime sur le sens de ces signes. Moi, je leur réglais leur compte en trois coups de cuillère à pot, sans même soupçonner que mon aisance égalitariste tenait justement à ma position dominante. (...) Si nous ne sommes pas coupables des saloperies commises par d'autres - nos ancêtres -, nous sommes individuellement et collectivement responsables du monde que nous avons reçu, saloperies comprises. »*
Aussi je suis heureux qu'à Kalakuta Prod, nous, des blancs, nous promulguions notamment ces musiques noires, car par cela, en plus de notre goût, de notre envie simplement musicale d'écouter tout ce swing, ce groove, ces mélodies, par cela nous adhérons activement aux thèses anti-(néo)colonialiste ou anti-raciste de tous bords, que ces musiques, par essence, colportent. Car il n'est pas encore temps de baisser les bras mes amis, de se la couler douce, peinard, le racisme est très présent ici, en France, et partout dans le monde - dans le sens blanc-noir ou dans l'autre d'ailleurs, le racisme des noirs envers les blancs existe bel et bien -, nombres d'études et de faits concrets le montrent trop souvent, je pense donc nécessaire d'exprimer par tous les moyens notre attachement à des échanges interculturels enrichissants et non sources de haines réciproques.
Aller, bonne année à tous.
Tony
PS : C'est l'oeil humide et rougit, le ventre serré, les mains moites, l'estomac tout en long, le gosier anémié, le nez tout bouché, bref, c'est en mauvais état que je rends hommage à James Brown pour tout ce qu'il a pu apporter au rythm'n'blues, pour son énergie, sa créativité.
« Say it loud, I'm black and I'm proud », tu as raison James, tout le monde doit pouvoir dire « je suis fier d'être ce que je suis », que je sois noir, blanc, jaune, habitant de Bagdad, de Monrovia, de Pyongyang, de Mexico, de Paris ou de Bombay.
* : tiré de « On ne naît pas noir on le devient », de Jean-Louis Sagot-Duvauroux
SEU JORGE
CRU
Fla flu prod 2004
L’excellent et polyvalent Monsieur Jorge, qu’on a vu dans le film de Mereilles « Cidade de Deus », nous revient avec un deuxième album. Déjà son premier album, « Samba esporte fino », était un superbe syncrétisme des influences diverses de ce jeune musicien, acteur, danseur, élevé dans les rues de Rio.
Dans Cru, on retrouve immédiatement les instruments caractéristiques du Samba, musique qui a bercé le Jeune Seu Jorge, parfois mis au service des ambiances funky de certains morceaux appelés à devenir des tubes comme « Tive razão » ou « Mania de peitão ». Mais cet artiste tellement actuel ne peut éviter les dédicaces non dissimulées à ses chers maîtres que sont Adoniran Barbosa (repris dans Mania de peitão) ou l’inventeur du Sambandido (samba des bandits) Bezerra da Silva, disparu en Novembre 2004 soit deux mois après la sortie de cet album. Le titre qui clôt Cru, « eu sou favella » (j’appartiens au ghetto) est un hommage d’autant plus touchant au peuple de la favella qu’il est ici réinterprété à capella avec juste le gros groove nerveux du Pandeiro.
Au milieu de ces belles réminiscences Samba, on découvre quelques perles bossa-nova ultra épurées comme dans le superbe « São Gonça », ou un hommage aux suicidés célèbres par la reprise de Chatterton de Gainsbourg, ou encore de belles chansons en italien, ou en espagnol.
Seu Jorge nous fait visiter son petit monde musical, sans frontière, avec beaucoup d’intimité.
Je n’aborde même pas la voix de ce talentueux beau gosse tellement il est indécent d’être doté par la nature, les pétards et la cachaça, d’un timbre aussi superbe.
Nico S.
TUDO AZUL
BMG 2000
Il est des trésors qui restent cachés à nos oreilles à tout jamais. C’est ce qui aurait pu arriver à ces dix-huit morceaux si Marisa Monte ne les avait remis en lumière pour notre plus grand bonheur.
Les velhas guardas ( littéralement l’ancienne garde ) sont les mémoires et les gardiennes de la tradition de chaque école de Samba de Rio de Janeiro. La très prestigieuse école de samba Portela voit le jour en 1935, et c’est de cette
époque de pionniers que datent la plupart de ces superbes chansons.
Avec une moyenne d’âge tournant autour de soixante dix ans, la velha guarda da Portela ne sent pas pour autant la naphtaline, bien au contraire. Ce serait même plutôt un fontaine de jouvence qui nous envahit à l’écoute de cette poésie légère et de ces mélodies qui ne vous sortent plus de la tête. Les voix de Monarco, Casquinha ou Argemiro, anoblies par l’âge, sont soutenues par le groove syncopé du pandeiro de David et sont mises en valeur par les arrangements subtils de la guitare sept corde de Paulão, du cavaquinho de Jair et surtout par les cœurs, toujours sur le fil fragile de la justesse. Il y a à danser et à pleurer sur ce disque comme dans toute bonne samba qui se respecte. La vie qui passe comme dans « O mundo é assim » (le monde est ainsi fait), les ruptures amoureuses dans « Voçê me abandonou » (tu m’as abandonné), ou de véritables hymnes à leur école avec « Portela desde que eu nasci » (Portela depuis ma naissance), tout le Samba est là. C’est si simple que cela paraît couler de source.
C’est un style et un son que l’on découvre réellement avec cet album Tudo azul (tout bleu, la couleur emblématique de l’école), car il faut bien dire qu’une grande confusion règne autour des nombreuses musiques du Brésil. Entre les succès commerciaux des tubes de l’été pillés aux folklores brésiliens (Lambada, forro…) et la vague Bossa-nova des années 70 à nos jours, seuls quelques spécialistes amoureux savent ce qu’est le Samba. Impossible de se lancer dans une description d’un style aux mille facettes, mais il vous suffira d’écouter ce disque pour en avoir la meilleur définition qui soit.
Marisa Monte qui produit et participe à ce joyau sait de quoi elle parle. Cette jeune chanteuse, véritable star dans son pays et à l’extérieur, a grandi autour de l’école Portela, dont son père faisait parti, et c’est avec un immense respect qu’elle a tenu à rendre hommage à ceux qui ont éduqué ses oreilles. Les chansons figurant sur cet album sont désormais sauvées de l’oubli auquel la seule oralité les condamnait de façon quasi certaine, puisque tous ces tubes n’avaient jamais été jusqu’alors enregistrés et que seule la transmission orale entre générations les avaient fait survivre jusqu’à nous.
Si vous ne connaissez pas le Samba, commencez par ses racines, écoutez Tudo Azul.
Au moment où une nouvelle vague brésilienne re-déferle sur l’Europe et la France ( Seu Jorge, Marcello D2, Trio Mocotto,…) il est d’autant plus intéressant de se plonger dans les racines de cette musique si riche.
Nico S.
KALAKUTIENS, KALAKUTIENNES,
Ah, les amis, vous qui surfez fébrilement, toutes les deux heures, de vos petits doigts tremblants d’espoir, sur le site de Kalakuta, vous disant « bon sang mais qu’est-ce qu’ils attendent pour nous organiser une de ces soirées dont ils ont le secret, une de ces soirées où j’ai tellement dansé la dernière fois que je transpirais de la caïpirinha ?
Une de ces soirées « explosive global groove », eh oui rien que ça, où on pouvait enfin entendre du cha-cha-cha égyptien, du funk panaméen, du hip hop klezmer, de la cumbia mexicaine qui se prend pour Ennio Morricone, de l’afrobeat américain mais dont le guitariste est petit-cousin-par-alliance du neveu de Fela Kuti »…
Et bien chères Kalakutiennes, chers Kalakutiens, nous vous devons la vérité. L’ambiance du moment est plutôt au « pétard mouillé global groove ». Jean-Marc ne jure plus que par le néo-métal gothique estonien (à tendance funky) des années 70. En guise de protestation contre la naturalisation belge de Johnny Halliday, Brieuc fait la grève de la faim. Marek est parti à Kyoto voir Li Shen dit « Longs Sourcils », grand maître de ju-jitsu à la longue et immaculée barbe blanche, car il veut participer au casting de Kill Bill volume 27. Tony, trop inquiet de la montée des océans suite au réchauffement planétaire, s’est réfugié au sommet du Kilimandjaro, n’emportant avec lui qu’un canot pneumatique et son piano (il aime voyager léger). L’auteur de ces lignes
lui-même, fuyant Babylone, s’est installé au fin fond de la campagne et élève tranquillement ses vaches, écoutant du reggae en leur compagnie (et elles adorent ça). Paul et Pierre, les deux barmans les plus funky du monde libre, sont partis en voyages de noces dans leur Charente natale, pays enchanteur dont on ne sait quand on reviendra.
Mais n’ayez pas peur. Alors même que vos yeux embués de larmes parcourent ces lignes, ce léger problème de management est en passe d’être résolu. Après avoir testé Yannick Noah et Bernard Laporte comme coachs d’équipe, nous avons finalement embauché le sergent instructeur de Full Metal Jacket avec pour mission de nous remettre dans le droit chemin à grands coups de pied dans le derrière. Nous passerons donc les vacances de Noël dans un camp d’entraînement ultra-secret de la CIA, coupés du monde extérieur, rampant dans la fange, alignant 150 pompes sur une main avec l’intégrale de Fela posée sur la tête, en sifflotant avec entrain « Kalakuta Show »…Nous reviendrons gonflés à bloc ou ne reviendrons pas.
A part ça ? Le Mange Disque n’a pas pu ouvrir et nous avons donc dû annuler le concert de Rocé et Code Cyclic
(merci la mairie). Le Vasco le Gamma est en fermeture administrative et nous avons donc dû annuler la soirée Kalakuta n°11 (merci la mairie). Si vous êtes un vieux grincheux (et « vieux » n’a rien à voir ici avec le nombre des années), que vous n’avez pas compris que vivre en ville c’est vivre ensemble, que vous ne voulez pas qu’une poignée de gens puissent écouter de la bonne musique et passer une bonne soirée près de chez vous, vous avez toutes les chances d’être entendus par notre municipalité et par la préfecture. C’est vrai que des gens qui se rassemblent pour passer un bon moment, c’est dangereux et subversif. Peuvent pas passer leurs journées au supermarché et leurs soirées devant la télé, comme tout le monde ? Rompez ! Chef, oui chef ! (ceci était un message de notre cher sergent instructeur).
Bon, allez quand même faire un p’tit tour sur notre site : plein de nouvelles émissions « Mix Up » et en décembre, un p’tit concert de Bossa Nova au Mandala et un mix des Kalakuta Selectors pour les dix ans du P’tit London, voilà de quoi se réchauffer le cœur. En attendant un début 2007 « bombe atomique global groove » !
Guillaume
